Comment la laïcité a été dévoyée en France

de | 29 août 2016
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Dans le but de bien comprendre la polémique du burkini, il faut remonter aux origines de la loi sur la laïcité et des discussions sur le voile islamique qui ont débutées dans les années 80. Au travers de ce voyage historique on verra comment cette loi a été dévoyée de son but originel, quels en sont les conséquences et quelles sont les problèmes que cela soulève.

L’origine

Aux origines la loi sur la laïcité est d’inspiration libérale. Elle ne consiste pas à combattre les religions, mais à empêcher leur influence dans l’exercice du pouvoir politique et administratif. Son principe est simple et édicté en deux articles dans le Titre premier :

« La République assure la liberté de conscience. Elle garantit le libre exercice des cultes sous les seules restrictions édictées ci-après dans l’intérêt de l’ordre public »

« La République ne reconnaît, ne salarie ni ne subventionne aucun culte. En conséquence, à partir du 1er janvier qui suivra la promulgation de la présente loi, seront supprimées des budgets de l’État, des départements et des communes, toutes dépenses relatives à l’exercice des cultes. »

Selon son rapporteur, Aristide Briand, « toutes les fois que l’intérêt de l’ordre public ne pourra être légitimement invoqué, dans le silence des textes ou le doute sur leur exacte interprétation, c’est la solution libérale qui sera la plus conforme à la pensée du législateur. […] Le principe de la liberté de conscience et du libre exercice du culte domine toute la loi » .

Son principe est renforcé par l’article premier de la constitution de 1958 :

« La France est une République indivisible, laïque, démocratique et sociale. Elle assure l’égalité devant la loi de tous les citoyens sans distinction d’origine, de race ou de religion. Elle respecte toutes les croyances. Son organisation est décentralisée. »

Notons que les restrictions écrites liées à l’ordre public dont parle cette loi se limitent à des problématiques liées à la subvention des cultes.

Voici donc pour l’origine de notre identité laïc. On commence à voir qu’elle n’a plus grand rapport avec celle défendue aujourd’hui. Mais ce n’est pas fini.

Le tournant des années 1980

L’islam commence peu à peu à s’immiscer dans le débat dans les années 80 et notamment sur le port du voile. On commence à craindre les dérives communautaristes.

Il est aussi intéressant de remarquer que selon Roland Dumas, c’est un peu avant 1983 que Mitterrand a choisi de définir une stratégie politique qui consiste à se servir de l’extrême droite dans le but de diviser la droite. C’est cette année que Le Pen fait son retour dans les médias avec la bénédiction de Mitterrand. En 1986, et toujours sous son impulsion, on assiste à un changement de la loi électorale et à l’introduction du scrutin proportionnel pour les législatives de 1986. Le Pen rentre cette fois au parlement.

Le Pen est connu pour son discours islamophobe. Peut-on y voir une relation de cause à effet entre son retour dans les médias et l’arène politique, avec une crainte des dérives communautaristes à la fin des années 80 ? D’un début des polémiques sur le port du voile et d’une montée de l’islamophobie ? Aurait-il pu influencer par son discours l’esprit des Français à ce sujet ? Il est clair que pour monter dans les sondages Le Pen a besoin d’ennemis, les musulmans ont toujours été les siens depuis la guerre d’Algérie. Souhaitait-il rejouer la guerre d’Algérie perdu selon lui à l’époque ?

Toujours est-il que c’est en 1989 que le débat se tourne définitivement vers le port du voile et les problématiques de communautarisme, notamment sous l’impulsion d’un groupe de travail d’intellectuels qui penchent vers une certaine gauche, et qui donneront le ton pour les décennies à venir :

Élisabeth Badinter, Régis Debray, Alain Finkielkraut, Élisabeth de Fontenay, Catherine Kintzler

Ils vont donner ce ton au travers d’un article du Nouvel Observateur en 1989 qui s’adresse au ministre de l’Éducation nationale de l’époque, Lionel Jospin. Ils lui demandent de ne pas accepter le port du voile à l’école suite à une polémique sur la question d’une élève expulsée d’un établissement scolaire à cause du voile qu’elle portait. Jospin était pour le port du voile et la levée des sanctions sur l’élève.

Jospin avait eu une prémonition en disant « il est bon d’apaiser les esprits sans faire le jeu des fanatiques ». L’article en question le tacle évidemment sur ce point en lui retournant le sens. Mais entre la montée de l’islamophobie et de l’islamisme qui lui est corrélée, des tensions communautaires sans cesse exacerbées, et de toutes les autres tensions que nous avons connus jusqu’à présent à cause de ce genre de polémique, il faut bien reconnaître que Jospin avait vu juste.

Notons que cette stigmatisation du voile au sein de l’article, comme les stéréotypes supposés et véhiculés sur la communauté musulmane n’ont pu que renforcer l’islamophobie et les thèses d’extrême droite.

On retrouve donc dans cet article les idées qu’avancent ceux qui continuent à défendre de nos jours ce nouveau concept laïc qui va se mettre en place.

On y trouve une volonté de défendre la femme musulmane à son insu. Un espèce de féminisme néo-colonialiste qui en prétendant faire le bonheur de l’autre ne fait que son malheur.

On y trouve sous couvert d’un respect de l’autre une intolérance manifeste de l’autre.

On y trouve sous prétexte d’un vivre ensemble les bases de ce qui tuera ce vivre ensemble.

On y trouve toute sorte de stéréotypes mensongers et d’amalgame qui ne feront que renforcer l’islamophobie.

On y trouve surtout les prémisses de la mise en place d’un dogme intolérant qui tend vers l’athéisme en lieu et place d’une religion, et d’une négation de la neutralité de l’État sur la question. En fait on y trouve les prémisses du basculement de cette neutralité de l’État mise en place en 1905 vers une exigence de neutralité des membres de la société civile. Donc d’un total inversement des valeurs originelles et d’une accentuation d‘un autoritarisme arbitraire. Donc d‘un total inversement de nos valeurs.

En effet quelle différence entre un État religieux comme l’Arabie Saoudite qui force le port du voile, et un État comme le nôtre qui tend à devenir athée et qui force à ne pas le porter ? Est-ce que ce sont réellement nos valeurs ?

On y trouve donc une volonté de neutralité du citoyen proche de l’uniformisation incompatible avec les réalités de la nature humaine, donc source de tensions potentielles. Incompatibilité avec la nature humaine car nous sommes tous différents par nature et non pas uniformes. Uniformité et volonté de neutralité qui seront répercutées dans l’approche éducative de l’Éducation nationale et ne feront que favoriser l’obscurantisme sur les religions et la connaissance de l’autre.

Récemment un général de l’armée française a relevé ce manque de culture au sein de l’Éducation nationale et certaines de ces implications à propos d’un jeune qui ne semblait voir qu’un côté des choses :

«Il est vrai que ce vide culturel n’est pas de son fait, l’Histoire des peuples et des nations étant un peu plus chaque jour simplifié dans les programmes de l’Éducation nationale, tout comme l’histoire des religions et surtout du fait religieux interdit d’enseignement au nom de la laïcité. Cette position dogmatique, source d’inculture, cette méconnaissance  conduit malheureusement une grande partie de notre classe politique à se lancer dans des affirmations ou des déclarations réductrices à des fins médiatiques. Et surtout, elle laisse le champ libre à l’idéologie djihadiste. »

On voit ici que ce manque de culture laisse la porte ouverte à toute sorte de stéréotypes mensongers qu’il sera impossible de contrer en raison d’une méconnaissance du sujet. Que cela empêche une connaissance de l’autre pourtant nécessaire à forger des principes de tolérance et un recul des amalgames. Donc empêche ce fameux vivre ensemble et les tensions qui en découlent.

Il y aurait beaucoup de choses à dire sur cet article du Nouvel Observateur, comme le fait notamment cet article récent qui démonte les mensonges qui y sont véhiculés et qui sont encore repris de nos jours. Mais continuons sur l’histoire de la laïcité en France.

Après 1989

Il est intéressant là aussi de constater que les rhétoriques contradictoires et fallacieuses de cet article, tout comme les amalgames et les stéréotypes qui en découlent, furent repris par les défenseurs de cette nouvelle laïcité qui vont nous faire croire que ce sont les anciennes valeurs de notre République. Mais aussi par l’extrême droite qui s’en est servi à l’époque pour justifier une supposée menace liée à la perte de notre identité et à une peur d’une montée de l’islamisme et du communautarisme.

La réalité montre que nous avons contribué à la montée d’un repli identitaire de certains musulmans, donc favorisé une montée de l’islamisme et du communautarisme par effet de bord. Donc que la vrai menace contre nos principes laïcs et une quelconque montée du communautarisme est en partie la responsabilité de ceux qui ont commencés à dévoyer ces principes laïcs originels à la fin des années 80.

Il est tout aussi intéressant de remarquer que sur ce sujet une partie de la gauche et de l’extrême droite défendent les même valeurs. La droite n’est pas en reste dans la surenchère dans le but de ne pas se faire distancer par le FN. Mais l’on peut voir aussi quels sont les politiques qui vont dans ce sens ou non. Indépendamment de leurs familles politiques qui connaissent elles aussi des divergences d’opinions en leur sein.

Toujours est-il que suites à d’autres polémiques ce débat a abouti en 2004 à l’interdiction du port du voile dans les écoles. Loi portée par la droite et l’extrême droite, mais où l’on retrouvait au sein de la commission chargée d’étudier le dossier (Commission Stasi) certains des intellectuels de l’appel du Nouvel Observateur portant les valeurs d’une certaine gauche … et accessoirement du FN.

Notons qu’à l’époque la loi est d’autant plus facilement passée que la gauche était divisée sur la question. On peut supposer que cette division avait les même causes que la division actuelle de la majorité suite à la polémique du burkini.

Notons aussi que cette loi de 2004 a été désavouée par le Comité des droits de l’homme de l’ONU suite au renvoi d’un membre de la communauté Sikh d’une école publique à cause de son refus d’enlever son turban. Ce comité ayant même demandé à la France de réparer l’injustice faite à ce lycéen et de ne plus recommencer (sic).

Depuis le débat pourrit toujours la société française et n’a fait qu’augmenter les tensions et la division au sein de la population. Mais a aussi engendré une montée de l’islamophobie comme le montrent les différences de réaction envers la population musulmane française entre les attentats sur notre territoire dans les années 90 (réactions mesurées) et ceux d’aujourd’hui (réactions proche de l’hystérie). Preuve en est de la justesse des prémonitions de Lionel Jospin, et donc de l’échec d’un tel dévoiement de notre concept de laïcité originel.

Bien sûr tous ces débats stériles peuvent aussi permettre de dévier la population des problèmes réelles. Mais à quel prix ?

Précisons aussi qu’être contre l’islamophobie ne veut pas dire d’être seulement du côté de la communauté musulmane ou encore d’être contre l’Occident, mais bien d’être du côté de l’ensemble des communautés qui sont présentes au sein de notre lieu de vie. Des tensions, ou pire, des affrontements communautaires sont susceptibles de toucher l’ensemble des communautés concernées, pas seulement celle visée au départ. Donc être contre l’islamophobie c’est avant tout protéger notre propre communauté, quelle qu’elle soit. Ce qui ne veut pas dire d’être obligé d’aimer les musulmans, mais au moins de les laisser tranquilles.

En effet, l’islamophobie ne fait que renforcer par effet de bord ces corollaires que sont l’islamisme, le racisme anti-blanc, l’antisémitisme, ou même le racisme anti asiatique. Donc tout un tas de discriminations et d’injustices qui contribuent à favoriser des affrontements communautaires par le biais de tensions et la recherche de bouc émissaires d’une communauté ou d’un groupe social par un autre. Cela ne favorise évidemment pas le processus d’intégration et l’unité de la Nation.

Mais si l’on est arrivé à trop de phénomènes de rejet, ne serait-il pas temps aussi de penser à limiter l’immigration le temps d’apaiser les tensions et de restreindre ces phénomènes de rejet ?

En conclusion

Au vue des résultats d’un tel virage laïc on est en droit de se poser plusieurs questions.

– Est-ce que le dévoiement des principes laïcs édictés par nos Pères pour garantir nos libertés et préserver l’ordre public était justifié ?

Il semble que non, ces nouveaux principes tendent à restreindre nos libertés et augmenter les tensions, donc tendent à favoriser des troubles à l’ordre public et une difficulté du processus d’intégration. Donc tendent à une division de la République contraire à l’article premier de notre constitution.

Sans compter que le dévoiement lié à ces nouveaux concepts laïcs à fini par remplacer un dogme religieux supposé intolérant et lié à l’État, par un dogme proche de l’athéisme manifestement intolérant et injuste, et lié lui aussi à l’État. Donc retour au point de départ de ce que la loi de 1905 a voulu éviter.

– Est-ce que le chemin pris pour soi disant réduire le communautarisme et faciliter le vivre ensemble a-t-il fonctionné ?

Il semble que non, bien au contraire le communautarisme est en augmentation au même titre que la société française tend à se diviser dans son ensemble.

– Est-ce que la stratégie mise en place par Mitterrand qui visait à diviser la droite à l’aide de l’extrême droite a-t-elle fonctionné ?

Non. Cela n’a pas empêché une alternance de la gauche et de la droite aux différentes présidentielles comme nous l’avons toujours connu. Pire, depuis les présidentielles de 1988 la droite est même restée plus longtemps au pouvoir que la gauche. Présidentielles et cohabitations comprises. En revanche le FN donne le ton indirectement avec l’aide de certains, est en passe de dépasser tout le monde et la France se divise et connaît de nombreuses tensions.

– Est-ce que nous ne sommes pas en train de jouer le jeu des terroristes et des islamistes ?

Il semble que oui. Rappelons que l’objectif avoué des terroristes est justement de déstabiliser nos pays en créant tensions et divisions au sein de la population dans le but d’aboutir à des affrontements communautaires. Évitons d’êtres les tartuffes ou autres idiots utiles des terroristes et des fanatiques en général.

On est donc en droit de se demander, et aux vues des résultats, si ces stratégies politiques liées à la mise en place et au soutien d’une nouvelle laïcité, comme d’une division de la droite par le FN, sont réellement pertinentes ? Si ces stratégies comme notre modèle d’intégration ne seraient pas à revoir et à redéfinir ? Si ces stratégies aident la France, ou la précipitent droit dans le mur ?

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