Que nous enseignent les guerres Américaines ?

de | 8 mars 2016
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Comme l’indique le titre de cet article, on verra ce que nous enseignent les guerres Américaines en se basant sur des exemples qui ont eu lieu sur le terrain mais aussi à partir de ce qu’enseignent les manuels de stratégie de l’armée Américaine. On y abordera aussi la problématique lié à la légitimité d’une action et ce qu’elle peut entraîner.

Depuis la seconde guerre mondiale l’Amérique s’est retrouvé au cœur de nombreux conflits planétaires. Que ce soit par le biais de la « Guerre Froide » ou plus récemment au Moyen Orient. Les derniers manuels de stratégie ont mis au point le concept d’EBO utilisé lors de la première guerre en Irak. Effect Base Operation, ou Opérations Basées sur les Effets.

Le concept d’EBO cherche d’une part à prendre en compte l’ensemble des facteurs qui rentrent en ligne de compte dans les guerres modernes. D’autre part à faire plier l’adversaire et l’amener à faire ce que l’on désire plutôt qu’à l’attaquer frontalement en bataille rangée comme l’image que l’on peut avoir d’une guerre classique. Le concept tend à partir des effets recherchés à déterminer la cause qui pourrait les produire dans le but de l’appliquer, et donc d’obtenir l’effet.

On va donc y retrouver la prise en compte des différents acteurs qui rentrent en ligne de compte dans les conflits internationaux, l’utilisation des dernières technologies, l’utilisation des dernières recherches en science cognitive et les contraintes politiques et budgétaires. Le but étant d’en faire le minimum pour obtenir le maximum d’effet.

Rien de nouveau diront certains, si ce n’est cette prise en compte multifactorielle en phase avec le monde moderne et la volonté affichée d’éviter au maximum les batailles rangées et une mauvaise image politique.

Bien que séduisante dans son approche, une étude d’un commandant de l’armée de terre Française sur ces manuels soulève qu’ils ne prennent pas en compte le facteur humain, notamment celui lié à la légitimité. En d’autres termes de ne pas prendre en compte si l’ennemi va s’estimer dans son bon droit ou pas, donc s’il percevra l’attaque comme légitime ou non.

Ce facteur de légitimité est d’autant plus délicat à déterminer que les sciences cognitives nous montrent que lors d’un conflit chaque parti va avoir tendance à se trouver légitime, quitte à se mentir voir à oublier les causes premières du conflit ou le contexte global. Tout comme chaque adversaire risque d’avoir une vision faussée de l’adversaire et de ses motivations réelles. Ce qui peut entraîner une vision erronée de la réalité objective, voir de se croire en danger (théorie des conflits réelles). Les différences culturelles pouvant aussi accentuer ce phénomène.

En d’autres termes, si ces manuels prennent en compte les facteurs cognitifs humains dans le but de les utiliser pour faire plier l’adversaire, ils tendent à les utiliser indifféremment que l’ennemi se sente injustement attaqué ou non, ni en prenant en compte les facteurs culturels. L’expérience a pourtant montré que ces facteurs ne devaient pas être négligés, car ils influent sur le résultat recherché, donc sur l’effet.

Un exemple d’incompréhension liée à la culture peut être vu dans les manières de négocier. La méthode Occidentale ayant tendance à mettre mal à l’aise son interlocuteur dans le but de prendre l’ascendant et obtenir le meilleur avantage. La méthode Orientale aurait plutôt pour objectif de mettre à l’aise son interlocuteur dans le but de dégager les meilleures solutions possibles. On peut en déduire que le « jeux » des négociations à l’Occidental pourrait être perçu comme une forme d’agression par un Orientale.

En ce qui concerne le problème lié à la légitimité, on a pu avoir un exemple lors de la guerre du Vietnam. Dans le but de casser la volonté du Nord Vietnam à aider les Vietcongs et éliminer toute velléité de résistance, il y eu plus de 3 ans de bombardement sur zone. Espacés de temps en temps dans le but de faire prendre conscience de la douleur infligée et de ce qui pouvait en coûter de venir en aide aux Vietcongs et donc de maintenir toute forme de résistance. Toutefois cela n’a pas eu le résultat escompté et la résistance n’a pas cessé, plus de 70 000 hommes ont pu mener des actions lors de l’offensive du Têt qui a marqué le début de la fin de la guerre.

Comme l’expliquait un chercheur israélien, cela semble les avoir plus convaincus que vaincus en dépit du côté irrationnel (en terme de coût/bénéfice) du maintien d’une force de résistance. En d’autres termes la croissance de la résistance aux pressions semble être proportionnelle à l’illégitimité ressentie de l’action. Cela tendrait à montrer que toute action illégitime tendra à rencontrer des forces contraires qui risquent au mieux de faire durer le conflit, au pire de le perdre. Ce qui pourrait expliquer le côté « irrationnel » perçu face à une telle situation si l’on ne prend pas en compte ce facteur de légitimité. Si la meilleur défense reste l’attaque, une mauvaise interprétation de la légitimité lié à l’attaque risque donc de mettre à mal ce concept et bien d’autres.

Ce principe de force de résistance proportionnel à l’illégitimité ressentie a pu encore se voir lors du conflit d’Aceh où un groupe rebelle qui, d’une centaine de membre est passé à quelques dizaines de milliers au fil du temps (25 ans) jusqu’à réussir à s’imposer. En ce sens, on serait en droit de penser que des accords sur le conflit d’intérêt qui a déclenché la rébellion auraient peut-être pu être conclus plus rapidement et éviter un enlisement inévitable et des conséquences politiques et humaines liées à un conflit qui s’éternise.

Est-ce que des rancœurs liées à un conflit qui s’est enlisé sont une bonne chose pour une stabilité régionale, un commerce futur et une image politique ? Est-ce que l’économie réalisée pour ne pas avoir voulu partager équitablement les ressources était-elle réellement une économie ?

On peut encore le voir au Moyen Orient où les circonstances ont fait que le conflit a eu plus tendance à grossir qu’à faiblir. Il a provoqué une déstabilisation de la région plus qu’une stabilisation. On pourrait penser que nos adversaires s’estiment dans leur bon droit. Est-ce le cas ?

D’autres répondront que ce facteur de résistance n’a pas empêché le massacre des indiens d’Amériques, des aborigènes Australiens. Des génocides Arméniens, Kurdes ou Juifs. De l’esclavagisme, de la traite des noirs, du colonialisme. Pourtant tous ces exemples sont clairement illégitimes.

En est-on si sûr que cela n’entraîne pas des effets néfastes ? Bien sûr on peut avoir le dessus à un moment donné et faire que cette résistance lié à l’illégitimité ne reste qu’un vœux pieux. En revanche on peut encore voir les répercussions politiques liés à ces massacres et autres abus. Ils sont toujours facteurs de tensions, rancœurs et désirs de revanche au niveau des relations internationales ou nationales. L’effet ne peut être considéré comme négligeable. Des forces de résistance liés à ces événements se rencontrent toujours. On pourrait même penser que l’on rencontrera ces forces de résistances tant qu’elles ne seront pas annulées par une compensation jugée légitime.

A une échelle de temps humaine, la victoire lors d’un conflit peut être source de compensation. Ce qui ne veut pas dire que ce principe n’est plus valable s’il dépasse cette échelle de temps et que les forces de résistance n’ont pas encore connues de compensations. Les forces de résistances semblent rester toujours présentes tant qu’elles n’ont pas été annulées d’une manière légitime. On peut voir aussi que cette illégitimité pourra être récupéré par ceux qui ne sont pas les premières victimes, donc supprimer les victimes ne résoudra pas le problème. Il semble donc qu’il soit impossible d’aller à l’encontre de ce principe qui lie force de résistance et illégitimité.

En d’autres termes, l’irrationalité ne semble pas s’évaluer sur un coût/bénéfice face à une force de coercition sur une échelle restreinte, mais de prendre en compte le facteur de légitimité. De fait ce qui semble plus avantageux sur le long terme, donc rationnel, est de ne pas appliquer de force de coercition illégitime, encore moins de s’y obstiner en espérant un résultat positif. La propagande idéologique visant à biaiser la perception légitime d’une action auprès d’une population ne semblant pas non plus résister à l’épreuve du temps. Propagande qui se heurtera elle-même au principe d’illégitimité car étant elle-même illégitime (déformation de la réalité objective).

Pour mieux comprendre ce facteur humain lié à la légitimité on pourrait faire d’autres analogies qui dépassent le domaine militaire. Plus proche de nous, nous avons tous connu en entreprise un « petit chef » qui abuse de son pouvoir. Que personne ne respecte vraiment, que tout le monde subit et voudrait bien voir chuter ou encore prendre sa place. Donc une situation qui favorise la naissance de sentiments d’opposition face à une illégitimité.

Tout le contraire avec un dirigeant qui sait utiliser son pouvoir à bon escient et que tout le monde respecte et voudrait voir rester, donc un dirigeant que l’on juge légitime. De la même façon, tous ceux qui subissent, voir même participent à, une violence abusive d’un régime dictatorial vont avoir tendance à vouloir le voir chuter. Peut-être une des raisons de la chute de tous ces régimes qui se sont uniquement basés sur la force pour s’imposer. D’autres ont su aussi évoluer vers une utilisation plus juste de leur force, réparer leurs erreurs, sans toutefois faire preuve de faiblesse si cela était légitime.

De la même façon on retrouve dans les dernières méthodes éducatives une condamnation, à cause d’une efficacité moindre, de la méthode dite « traditionnelle » qui consiste à casser la volonté pour éduquer. Donc d’une certaine utilisation abusive de la force. Bien sûr ces méthodes ne prônent pas le tout permissif des années 68 qui représentait l’autre extrême de ces méthodes traditionnelles. Comme tout le monde le sait, les extrêmes ne sont jamais bons que ce soit d’un côté ou de l’autre.

Donc cela nous enseigne qu’un rapport de force au départ avantageux et la mise au point des meilleurs stratégies ne sont pas la condition sine qua non pour remporter une guerre et s’imposer si l’on oublie de prendre en compte les facteurs humains liés à la légitimité. C’est donc un frein pour évaluer comment arriver aux effets escomptés. Comme pour évaluer le coût humain, politique, financier et tous les effets de bord liés à une guerre avant de s’y engager.

Dans un sens il pourrait presque paraître paradoxale que pour être en mesure d’évaluer le coût d’une guerre il faille faire preuve d’empathie envers son ennemi désigné.

La prise en compte du facteur humain et de la légitimité de l’utilisation de la force semble donc être un facteur déterminant sur le long terme. On en revient en quelque sorte à la problématique des abus de pouvoir. Une fois de plus les faits tendent à montrer que sur le long terme un abus de pouvoir n’est pas avantageux pour ceux qui le subissent comme pour ceux qui s’en servent.

Pour en revenir aux conflits du Moyen Orient, si la première mise en application des concepts EBO fut un succès lors de la première guerre du Golfe en 1991, sur le long terme les choses sont devenues un peu différentes. Là encore, si l’on part du principe vu plus haut qui dit que «la croissance de la résistance aux pressions semble être proportionnelle à l’illégitimité ressentie de l’action », on peut se dire que le premier succès est dû à une force de feu et tactique à l’avantage des Américains. Toutefois une force de résistance met du temps à se mettre en place et à s’organiser, ce qui pourrait expliquer que la première attaque fut un succès pour ensuite laisser place à l’enlisement du conflit. Bien sûr d’autres facteurs sont certainement rentrés en ligne de compte en plus de ce concept d’illégitimité ressentie. L’un n’empêchant pas l’autre.

D’une manière plus général, il peut être pertinent de se poser des questions lié à la légitimité de l’action pour tout conflit qui semble s’enliser et où une force de frappe supérieure ne suffit pas à arracher la victoire ou anéantir toute forme de résistance.

Comme vu plus haut des freins peuvent empêcher de déterminer de manière objective cette question de légitimité. Nous avons tous tendance à vouloir justifier de nos actions, donc tendre à penser lors d’un conflit que la faute repose sur l’autre, quitte à se mentir et se monter une sorte de défense intellectuelle et ne plus voir les causes premières du conflit ou la situation globale. Il peut donc être très nocif pour tous les partis de couper toute communication et ne plus chercher à comprendre l’autre. Cela tendra à nous enfermer dans ces défenses intellectuelles qui visent à nous auto-convaincre du bien fondé de notre démarche, et peut-être nous couper des réalités objectives. Donc au risque d’aggraver la situation, voir de perdre une guerre ou retarder l’échéance d’un arrêt des hostilités ou d’un changement stratégique. Donc de ne plus percevoir de manière objective cette notion de légitimité.

Donc la problématique semble d’autant plus complexe qu’elle se heurte à ces défenses intellectuelles issues de nos biais de perception, notre appartenance à un groupe donnée et plus globalement à l’homogénéité des groupes décisionnaires qui tendent à développer un schéma de pensée unique et hermétique (« L’homogénéité conduit à l’aveuglement et est lune des sources principales de surprises stratégiques » ).

Surtout qu’une action illégitime de notre part peut aussi en amener d’autres de la part de l’adversaire désigné et nous conforter dans ces défenses intellectuelles en nous croyant dans notre bon droit. Cela pourrait nous faire oublier les causes premières comme perturber une vision globale objective liées à notre besoin de se justifier, et donc ralentir un processus de remise en question et nous permettre de sortir d’une impasse. Raison de plus de bien évaluer la situation et de ne pas rompre ou encore refuser les discussions entre les différents acteurs impliqués

Donc contrairement à ce que certains ont pu affirmer, Dieu n’est pas toujours du côté de ceux qui ont les plus gros canons, le problème semble être un peu plus complexe et demande réflexion avant de penser à ouvrir le feu. De discuter d’abord et de tirer ensuite le cas échéant. D’autant plus que l’on a vu que les effets induits pouvaient perdurer même après une « victoire » illégitime. Dans ce cas il est clair que la seule victoire possible aurait résidé dans une solution diplomatique et non guerrière. Ou encore comme le pensait Darwin, que la « loi du plus fort » n’est pas adaptée à l’humanité qui devrait plutôt se tourner vers des valeurs morales pour assurer la survie de l’espèce..

Gageons que si le concept d’EBO est séduisant, il souffre peut-être des défauts inhérents à toutes les premières moutures. Comme l’a soulignée l’étude citée plus haut, la prise en compte de ce facteur humain lié à la légitimité semble effectivement peser dans la balance comme l’histoire l’a déjà montrée. Est-ce que ces facteurs ont été pris en compte depuis 2007, date de parution de l’étude ?

Pour sûre la dimension culturelle a été prise en compte depuis cette date, des anthropologues travaillent actuellement avec le pentagone dans le but de mieux comprendre les différences culturelles au Moyen-Orient notamment. Mais qu’en est-il de cette notion de légitimité qui est un lien de causalité qui ne peut être négligé étant donné les effets qu’il implique ? Car la question que pose cette légitimité n’est pas seulement d’ordre éthique, mais bien d’ordre pratique et stratégique.

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