Pourquoi nous ne sommes pas dans une démocratie selon Durkheim ?

de | 12 février 2016
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D’après Durkheim (considéré comme un des père de la sociologie française) notre société n’est pas réellement démocratique. Même le système électif n’est pas suffisant pour garantir une démocratie. Voyons voir pourquoi.

Il faut comprendre que pour Durkheim le gouvernement est avant tout un organe de réflexion chargé de trouver les meilleurs solutions pour la société qui se doit d’être en accord avec le peuple.

Le but est donc d’aboutir à :

  • Un gouvernement et son peuple qui dépassent un stade d’opposition, ne se gênent pas mutuellement et avancent ensemble

  • La baisse des moyens de coercition (police, censure, propagande, …) nécessaire pour faire respecter les lois et maintenir la paix sociale qui se fera naturellement si peuple et gouvernement sont dans une optique d’échange

  • Le respect des libertés individuelles

  • Une société évolutive, réactive, ouverte aux réformes et en phase avec le présent

Pour que cela puisse fonctionner il préconise :

  • Des zones tampons qui seraient une image réduite de la société entre le gouvernement et le peuple

  • Que le gouvernement soit au courant de la vie collective et de ses problématiques (grâce aux zones tampons)

  • Que le peuple soit au courant de la vie du gouvernement et de ses problématiques de manière claire et honnête (grâce aux organes de communication et aux zones tampons)

  • Que le gouvernement soit capable de mettre au point des lois légitimes pour qu’elles puissent être naturellement suivies (grâce à cet échange unilatéral)

Durkheim voit donc l’état comme la tête pensante d’un corps représenté par le peuple. Son idée maîtresse est la mise en place de zones tampons entre peuple et gouvernement qui représenterait une image de la société où l’on y trouverait des individus qui représentent chaque groupe social de la société dans le but de rapporter l’ensemble des problèmes au gouvernement et de rapporter l’ensemble des problématiques du gouvernement au peuple.

Voyons maintenant plus précisément sa pensée au travers de certaines leçons issues de son livre « Leçons de sociologie ».

5e Leçon.

Dans un premier temps Durkheim parle des différentes problématiques auxquelles il tentera d’apporter une solution.

L’état n’a voulu que grandir et accroître sa puissance sans se soucier de l’individu.
Pour Durkheim l’état doit respecter les libertés individuels.

La société englobe l’ensemble des individus et les façonne à son image (risque de restreindre les liberté individuels)

Plus une société sera étendu moins l’état aura d’influence sur les individus (augmentation des libertés individuelles).

Plus une société est étendu et plus elle aura tendance à créer des sous groupes.

Un sous groupe façonne aussi à son image (donc on revient à la restriction des libertés individuelles dû à un espace restreint).

Le rôle de l’état doit donc être de contrôler ces sous groupes afin qu’ils ne s’accaparent pas les individus de manière trop forte. Il doit aussi y avoir une libre circulation de l’individu dans l’espace pour ne pas qu’il soit accaparé.

Mais un sous groupe sera aussi  plus conforme aux libertés individuels de chacun si la création de ces groupes se fait par affinité/intérêt.

L’état n’est pas assez proche des individus pour les connaître et en tirer les règles adéquates. Cela peut donc aboutir à la création de règles iniques et non naturelles qui devront donc être imposées par un moyen de coercition face à la réticence légitime des individus (tyrannie de l’état).

Les sous groupes sont plus proches des individus donc les connaissent mieux.

Les sous groupes peuvent devenir trop indépendants et donc briser l’unité de la société à laquelle ils appartiennent et dériver vers une sorte de tyrannie en portant trop atteinte aux individus (corporatisme abusif, féodalité, …).

A partir de là Durkheim pense qu’il doit y avoir une influence réciproque entre l’état et les sous groupes qui composent la société pour aboutir à un équilibre, respecter l’unité de la société globale et respecter les libertés individuelles de chacun.

Par là Durkheim justifie le rôle  régulateur de l’état tout en voulant respecter les libertés individuelles.

« Les individus peuvent, sans se contredire, se faire les instruments de l’état, puisque c’est à les réaliser que tend l’action de l’état ».

7e Leçon

Durkheim cherche à définir les différents types d’état. Ne voyant pas de grande différences dans nos sociétés entre démocratie, aristocratie ou monarchie (une minorité qui gouverne de fait) il décide donc par commencer à se baser sur la nature de l’état pour trouver cette différence.

« L’état, avons nous dit, est l’organe de la pensée sociale. Ce n’est pas à dire que toute pensée sociale émane de l’état ». Cette pensée émane de la masse collective (diffuse et qui émane d’une pensée inconsciente, irréfléchie, automatique, lié au formatage sociale) et du gouvernement (organisé et centralisé et qui émane d’une réflexion plus consciente d’elle même et de son formatage). Ces deux pensées s’influencent de manière réciproque.

Une première distinction est faite en ce qui concerne l’accès en toute transparence ou non du peuple à la réflexion gouvernementale, à ses données, ses problématiques, ses enjeux. Cet accès permettrait au peuple de participer aux réflexions gouvernementales, à la vie de la société. « Du moment que le peuple se pose les mêmes questions que l’état, l’état pour les résoudre ne peut plus faire abstraction de ce que pense le peuple ».
Vient ensuite le fait de consulter régulièrement ou non  le peuple qui aurait acquis ces connaissances.

L’état doit donc mettre en place les institutions nécessaires pour que le peuple puisse communiquer avec lui (éducation, assemblé publique, journaux officiel, …).
Par là même l’état et le peuple se rapprochent. L’état perd son côté mystérieux, presque sacré. Il y a plus d’échanges et d’interaction entre le peuple et l’état.
Tout cela en fait « un des traits de ce que l’on appel la démocratie ».

Durkheim précise que sans état les « sociétés ressemblent aux individus dont les actes sont inspirés par la seule routine et le préjugé ». Pour lui une société moderne doit être une société politique, une société capable de réfléchir sur elle même et au dessus des préjugés et autres formatages de nos pensées. Tel est donc un des rôles de l’état pour Durkheim, une pensée qui dépasse les simples instincts de son corps physique, une pensée capable de réfléchir au delà des stimulus inconscients et des différentes pressions sociales qui formatent le corps social dans le but de prendre les meilleurs décisions.

« Nous nous rendons mal compte de tous ces préjugés collectifs que nous subissons dès l’enfance, de tous ces courants d’opinion qui se forment ici ou là et nous entraînent dans tel ou tel sens. »

Une autre distinction porte donc sur l’étendu des zones d’action de l’état. Plus elle sera étroite avec le peuple (type société tribale) et plus la société sera gouverné par des traditions, préjugés collectifs et autres règles figés plutôt que par la raison (Durkheim pense que l’état doit prendre de la hauteur sur l’inconscient collectif du peuple pour pouvoir penser librement et agir en conséquence). Par là même la société sera peu propice au changement et à la modernité.

Pour lui, l’homme cultivé est conscient de lui même, il est plus propice au changement que l’inculte qui agit par automatisme et tradition.

Il pose comme principe le fait que tout peut pouvoir être remis en question et par là même que le gouvernement doit être au courant de ce qui se passe au sein de la société pour atteindre ce but.

C’est donc via une différence de degré de rapprochement entre peuple et état qu’il oppose les différents types de forme de gouvernance.

La démocratie étant pour lui une forme de gouvernance où il y a échange réciproque et transparence entre peuple et gouvernement. Si pour lui le peuple doit avoir accès aux informations dont dispose le gouvernement, le gouvernement doit avoir accès à ce que pense le peuple.

L’autre aspect d’une démocratie pour Durkheim réside dans la capacité du gouvernement à être suffisamment détaché de la foule pour pouvoir penser le plus librement possible et apporter les meilleurs solutions, de ne pas être tributaire de l’inconscient collectif de la foule qui est par nature irréfléchie.

8e Leçon

Durkheim commence par rappeler que ce qui défini un type de gouvernance est sa capacité à échanger avec le peuple. Pour lui s’il n’est pas tourné vers l’intérieur (échanges) c’est qu’il est tourné vers l’extérieur (diplomatie, conquête).

C’est donc cette capacité d’échange franche et unilatérale avec le peuple qui est une des conditions nécessaire à l’établissement d’une démocratie. Peu importe pour Durkheim le nombre de gouvernants.

Il précise aussi que cette communication doit être à double sens, le peuple doit comprendre les préoccupations de l’état et l’état doit comprendre les préoccupations du peuple. Il importe donc d’avoir les institutions adéquats pour ce type d’échange et de compréhension.

Une démocratie doit aussi être évolutive et propice aux changements (il oppose en ce sens une démocratie à une société traditionaliste). Pour ce faire il faut une éducation qui permette l’échange d’idées. Pour Durkheim une idée nouvelle passera d’autant plus facilement qu’elle aura été exposée et discutée. A l’inverse les traditions sont comme des dogmes indiscutables et sont difficilement propices à l’évolution. Ici il introduit une problématique qui ne favorise pas les réformes au sein d’une société.

Il rappel aussi l’importance d’un état détaché du peuple pour pouvoir clarifier les idées. Ce détachement est pour lui la deuxième condition nécessaire à une société démocratique. Il prend l’exemple du chef de tribu (proche du peuple) absorbé/influencé par la conscience collective, donc peu propice à élaborer des idées novatrices et/ou prendre de la hauteur de vue.

« Pour modifier une idée, un sentiment, il faut d’abord les voir, les atteindre le plus clairement possible, se rendre compte de ce qu’ils sont. C’est pour cette raison que plus un individu est conscient de lui même et réfléchi, plus il est accessible aux changements. Les esprits incultes sont au contraire les esprits routiniers, immuables, sur lesquels rien n’a de prise. Pour cette même raison, quand les idées collectives et les sentiments collectifs sont obscurs, inconscients, quand ils sont diffus dans toute la société, ils restent immuablement les mêmes. »

Durkheim pense donc que l’adaptabilité est un facteur important, d’autant plus dans un monde en mouvement. Des « assemblés délibérantes » par lesquels « les sociétés réfléchissent sur elle même sont donc nécessaires ». Il introduit maintenant une solution basé sur un échange et une éducation visant à responsabiliser et émanciper les individus pour éviter un blocage des besoins réformes au sein d’une société. Il justifie l’importance d’une société capable de s’adapter via des réformes en raison d’un monde en mouvement constant.

Il réfute que la personnalité individuelle ne devienne la marionnette de l’autorité sociale. Au contraire, l’individu est tiré vers le haut en étant intégré dans la vie collective et via une éducation qui favorise son esprit critique. Il précise bien que l’individu doit être partie prenante de cette réflexion, et que de toute manière un individu subira toujours les décisions de l’état. Dans une démocratie, selon lui, il participe pleinement aux décisions au lieu de les subir. Pour Durkheim « être autonome, c’est, pour l’homme comprendre les nécessités auxquelles il doit se plier et les accepter en connaissance de cause ». A comprendre aussi que pour Durkheim ces « nécessités » se doivent d’être légitimes pour être pleinement suivies.

Il explique aussi qu’une démocratie ne devrait pas être l’application de la pensée majoritaire, mais que  « le devoir du gouvernement est de servir de tous ces moyens, non pas simplement pour dégager ce que pense la société, mais pour découvrir ce qu’il y a de plus utile pour la société » (on revient ici au principe d’un état détaché de la foule pour prendre de la hauteur). Il précise qu’il doit bien sûr avoir harmonie entre l’état et le peuple, mais que l’état ne doit pas être « asservi par ses citoyens ». Donc après avoir abordé la problématique d’un gouvernement qui asservirais le peuple, il introduit la problématique d’un gouvernement asservi par son peuple. Pour Durkheim l’important est que gouvernement et peuple ne se gênent pas mutuellement mais avancent ensemble.

Il revient alors sur la nécessité d’organismes tampons entre l’état et le peuple. Non plus cette fois pour ne pas que le peuple soit asservi par l’état, mais pour que l’état ne soit pas asservi par le peuple.

Via un suffrage direct il voit un problème en ce sens, où les gouvernants devront faire plaisir pour ne pas perdre l’élection. Il y voit donc une impossibilité d’un état suffisamment fort et volontaire pour des réformes et un « aller de l’avant », au contraire il y voit la cause du surplace et des va et viens de nos démocraties.
Il voit dans les corporations de métier le rôle d’organisme tampon. Pour lui les corporations de métier représentent la société, elles sont à son image et représentent des groupements sociaux non artificiels (ce qu’il reproche aux collectivités territoriales).

Par là Durkheim justifie le rôle d’organisme tampons pour permettre l’échange réciproque et direct entre le peuple et son gouvernement mais aussi pour permettre une distance nécessaire à la réflexion entre le gouvernement et la foule. C’est donc via ses organismes tampon que Durkheim tente de répondre aux deux besoins qui pour lui définissent une démocratie : échange réciproque entre peuple et gouvernement et un gouvernement détaché de la foule pour pouvoir réfléchir au dessus de l’inconscient collectif qu’il voit par nature irréfléchie. Il fait l’analogie entre inconscient collectif et les instincts d’un individu, individu qui doit savoir réfléchir au dessus de ses instincts.

9e Leçon

Durkheim commence par rappeler qu’un état qui se bornerait à retranscrire les sentiments du peuple serait proche d’une société primitive. Qu’un suffrage direct reviendrait à recenser « combien telle opinion a de partisan dans le pays » (adaptation au peuple, démagogie, frein à l’innovation).
Il voit aussi un paradoxe entre « l’évanouissement de la notion de l’état » (état faible par son asservissement au peuple) et les moyens étendus d’un état moderne susceptibles de pouvoir comprimer l’individu. Par là il y voit qu’état et peuples sont susceptibles de se gêner mutuellement. Il y voit aussi la cause des changements superficiels et de l’immobilisme routinier de notre société.

Pour lui une société composé d’individus doit dépasser et transcender l’individualité pour arriver à quelque chose de plus haut via son gouvernement, et son gouvernement ne doit pas seulement refléter une somme d’individus mais être au dessus de cet inconscient collectif pour pouvoir dégager les meilleurs solutions.

Pour y remédier il préconise une zone tampon entre la force du peuple et la force de l’état. Mais il précise que ce tampon doit être quelque chose de naturel et permanent, une zone tampon propice à un échange réciproque, consciente des problématiques de l’ensemble du peuple et au courant de l’évolution de ce qui se passe au sein du peuple (il tente de régler la double problématique d’un gouvernement dictatorial et d’un gouvernement démagogue esclave du peuple). Il rejette donc un tampon constitué de collèges électoraux, moyen artificiel et limité dans le temps (pour ce qui est de l’échange, de la connaissance des problématiques du peuple, et de l’espace géographique restreint auxquelles ils s’appliquent).

Pour lui nous nous regroupons naturellement par profession. Les corporations sont aussi au courant des problématiques et mieux à même d’anticiper les changements sociaux.

Il critique aussi la double incompétence des élus à connaître et gérer les problématiques sociales et des élections car basées sur un recensement numérique des opinions individuelles, un recensement d’opinions non réfléchies.

Il voit donc une solution à ce problème si chaque corporation envoie au gouvernement un délégué. Pertinence du choix du délégué par ses pairs et compétence du délégué dans son domaine. Il y voit aussi la représentation parfaite de la société tel qu’elle est constituée.

Il voit aussi dans les corporations le dépassement d’une simple somme d’individus (comme c’est le cas lors d’un suffrage universel). Car au sein d’une corporation les individus se connaissent et sont en contact et échangent toute l’année (émergence d’une intelligence collective). Cela dépasse le rendez vous individuel, solitaire et ponctuel d’une journée électorale.

Il aborde enfin la morale civique. Celle de la participation à la vie publique et au respect des lois.

En ce qui concerne les lois il indique qu’une loi sera suivie volontiers si elle est bonne et naturelle, « qu’elle exprime bien le rapport naturelle des choses ». En aucun cas parce qu’elle reflète l’avis du plus grand nombre.

Pour être suivie naturellement, donc sans moyen coercitif, la loi doit donc posséder ce caractère pour que le citoyen ai confiance en elle. Tout comme il doit avoir confiance aux membres de son gouvernement, donc que ces membres soient compétents, honnêtes et transparent.

Durkheim voit même à terme la disparition de l’élection, il pense que les délégués seront choisis naturellement sous la pression de l’opinion.

Il voit aussi dans la présence d’une zone tampon la libération de l’état et du peuple, ou chacun jouera son rôle sans empiéter sur l’autre.

Le livre « Leçons de Sociologie » est en libre téléchargement ici :
Leçons de Sociologie

Conclusions

Alors bien sûr l’idée des corporations pour représenter les zones tampons dont parle Durkheim n’est peut-être pas la solution la plus adéquat de nos jours. Mais il soulève tout de même des problématiques qui sont toujours d’actualité comme des lois qui ne sont pas toujours adaptées, un manque de liberté individuel, une difficulté à mettre en place des réformes ou encore un va et vient constant du gouvernement à cause du système électif actuel.

Mais c’est aussi au niveau des concepts que Durkheim est toujours d’actualité au regard des théories de la psychologie sociale. Lorsqu’il parle des groupes sociaux qui accaparent l’individu, ce fait a depuis été démontré [1]. Lorsqu’il préconise un rapprochement du peuple et de l’état par des zones tampons qui seraient à l’image des différents groupes sociaux qui composent la société, là aussi les théories ont démontré le bien fondé de cette démarche qui permet d’adopter un principe de coopération plutôt que le principe d’opposition actuel [2]. Idem dans son idée d’établir une communication entre peuple et gouvernement pour que chacun puisse comprendre l’autre.

Ce qu’il préconise n’est peut-être pas incompatible non plus avec l’idée du tirage au sort dont on parle depuis quelques années pour constituer ces zones tampons, ni incompatible avec ce qu’il y a en place actuellement et avec quoi il pourrait y avoir intégration. Par ces zones tampons il sera aussi possible de choisir nos représentants non plus en fonction d’un discours démagogique mais en fonction du discours le plus pertinent, d’autant plus que les membres des zones tampons connaîtront les candidats.

Beaucoup pourraient être fait à partir des constats de Durkheim. En tout cas il nous montre pourquoi nous ne sommes pas dans une réelle démocratie qui permette la prise en compte de tout un chacun pour le bien de tous. Mais aussi vers quelles directions aller.

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